La Croisière noire 1926, c’est le documentaire qui a figé dans le temps une aventure complètement dingue. Entre octobre 1924 et juin 1925, huit autochenilles Citroën ont relié le nord de l’Algérie à Madagascar, 28 000 kilomètres au total, à travers le Sahara, les savanes et les forêts. Le film est sorti l’année d’après et a fait l’effet d’une bombe. Mais derrière l’image, il y a une vraie histoire de voyage, de technique et d’organisation qui, franchement, mérite qu’on s’y arrête.

L’idée un peu folle d’André Citroën

André Citroën ne voulait pas juste vendre des voitures. Il voulait prouver que ses machines pouvaient aller là où personne n’allait encore. Après la traversée du Sahara réussie en 1923, il a lancé quelque chose de beaucoup plus ambitieux : une expédition qui relierait les colonies françaises d’un bout à l’autre du continent. L’objectif officiel ? Ouvrir une sorte de ligne régulière pour voyageurs fortunés, avec un confort relatif pour l’époque – un peu comme ces croisières organisées qu’on monte aujourd’hui, sauf qu’au lieu de bateaux il y avait des chenilles et du sable à perte de vue.

Georges-Marie Haardt dirigeait le tout, avec Louis Audouin-Dubreuil comme bras droit. Dix-sept personnes au total : mécanos, médecin, géologue, peintre, et surtout Léon Poirier pour filmer et Georges Specht à la caméra. Pas question de partir à l’aventure sans un minimum de préparation scientifique et logistique.

Ces autochenilles qui flottaient sur le sable

Le vrai héros de l’histoire, ce sont les huit Citroën P4T équipées du système Kégresse. Des chenilles en caoutchouc qui leur permettaient de « flotter » sur les dunes fines ou de s’enfoncer moins dans la boue. Chaque voiture avait son nom : Scarabée d’or (celle de Haardt), Croissant d’argent, Éléphant à la tour pour les archives et la caisse, Soleil en marche et Escargot ailé pour le matériel cinéma… On dirait presque des noms de bateaux. Et c’est un peu ça l’idée : Citroën vendait une croisière terrestre, avec tout le confort qu’on pouvait avoir en 1924.

Les mécaniciens avaient même modifié le refroidissement pour supporter la chaleur tropicale et ajouté une transmission à six vitesses. Le but était clair : montrer que la marque française pouvait rivaliser avec les Britanniques sur leur terrain.

28 000 kilomètres, du désert à l’océan Indien

Le 28 octobre 1924, ils quittent Colomb-Béchar. Le Sahara passe relativement bien. Ensuite Niamey, où l’accueil est grandiose avec cavaliers et chameliers. Noël à Fort-Lamy (aujourd’hui N’Djamena). Puis viennent les vraies galères : après Tessaoua, il faut tailler des pistes à la machette dans des herbes de plus de deux mètres. Stanleyville (Kisangani) marque un tournant : l’expédition se divise en plusieurs groupes pour couvrir plus de terrain, dont un vers le Mozambique que les autorités anglaises trouvaient trop risqué.

Ils arrivent finalement à Tananarive fin juin 1925. Vingt-huit mille kilomètres. Un cuisinier, Yves Gauffreteau, veillait même à ce que les repas restent variés et corrects au milieu de nulle part. C’est le genre de détail qui fait sourire : on imagine les conversations autour du feu après une journée à pousser les voitures dans la boue.

Les défis n’ont pas manqué. Sable, marécages non cartographiés, régions isolées avec des coutumes qui impressionnaient les Européens de l’époque. Ils ont quand même ramené un sacré butin : 300 planches botaniques, des centaines de spécimens de mammifères, d’oiseaux, d’insectes, des croquis, des cartes nouvelles. Côté technique, ils ont ouvert des pistes motorisées là où il n’y en avait aucune.

Le film La Croisière noire 1926 qui a tout immortalisé

Léon Poirier a monté le documentaire à partir des images tournées sur le terrain. Soixante-dix minutes de muet en noir et blanc, plus de 6 000 photos en complément. La première a eu lieu à l’Opéra de Paris et le public s’est rué. Les gens découvraient l’Afrique en mouvement, ses paysages, ses habitants, la vie quotidienne de l’expédition. C’était spectaculaire pour 1926. Et évidemment, ça servait de publicité géante pour Citroën.

Aujourd’hui on peut encore trouver des extraits en ligne. Des passionnés refont même des portions du trajet en 4x4 moderne pour comparer. L’esprit est toujours là.

Le contexte de l’époque, sans filtre

Pour être honnête, cette Croisière noire ne s’est pas faite dans un coin. Elle s’inscrivait dans la logique coloniale des années 1920 : relier les territoires français, montrer la supériorité technique, nourrir l’imaginaire impérial. Des articles récents, dont un de RFI fin 2024, rappellent que c’était aussi un outil de propagande. Les images étaient parfois mises en scène, et le regard sur les populations locales restait très paternaliste. Les apports scientifiques étaient réels, mais ils servaient aussi à justifier la présence européenne.

C’est une page d’histoire qu’on ne peut pas raconter en faisant comme si tout était rose. L’aventure technique impressionne encore, mais l’esprit dans lequel elle a été menée appartient à une époque qu’on ne souhaite plus reproduire.

Et aujourd’hui ? L’esprit d’aventure version croisière et ferry

Ce qui est intéressant, c’est que les points d’arrivée de l’expédition – Mombasa au Kenya, Dar es Salaam en Tanzanie, Madagascar – sont aujourd’hui des escales classiques pour des croisières. Si l’idée d’explorer ces horizons vous parle, on peut le faire autrement : des itinéraires en ferry le long de la côte est-africaine, des croisières qui font escale à Zanzibar ou à Nosy Be, ou même des combinés avec des séjours à terre plus respectueux des réalités locales.

Le confort n’a plus rien à voir avec les chenilles dans le sable. On dort dans une vraie cabine, on mange correctement sans avoir à chasser le gibier, et on peut discuter avec les habitants sans passer par le prisme colonial d’autrefois. L’envie de découverte, elle, reste la même.

Bref, la Croisière noire 1926 continue de fasciner parce qu’elle raconte une époque où tout restait à inventer. Aujourd’hui on n’a plus besoin de chenilles pour aller loin, juste d’un bon bateau et d’un peu de curiosité bien placée. Si vous avez envie de voyager en Afrique avec cette petite étincelle d’aventure au fond, mais version 2026 et avec un vrai lit, on peut en parler. Il y a des options magnifiques qui n’ont rien à envier à l’esprit de l’époque… juste un peu plus de douceur.